a propos
Depuis le milieu des années 80′, Olivier Auber explore cet espace fragile. Ni tout à fait artiste, ni simplement chercheur, ingénieur ou philosophe, il habite une zone d’incertitude où les catégories se dissolvent — et où l’inattendu peut advenir.
Son œuvre phare, le Poietic Generator, précède les « réseaux sociaux » de près de vingt ans et il en est un modèle. Il propose une expérience de pensée : que se passerait-il si chacun pouvait être à la fois dans la foule et la survoler ? Ce n’est pas la beauté des images produites qui importe, mais ce qu’elles révèlent de nos interactions en réseau : comment nos comportements sont sculptés par leur architecture invisible (mais politique), et comment nous pourrions les sculpter en retour. Une question naïve, presque enfantine, qui n’a cessé de montrer sa pertinence par la suite.
En quarante ans, cette intuition a pris des formes improbables : un environnement virtuel sur le mythe des Nibelungen qui a fait le tour du monde, un monument invisible mais bien tangible, des arbres
généalogique 3D échangés en pair-à-pair, une facture Facebook de trois cent cinquante mille milliards de dollars, des portraits de directeurs de musées générés par IA exposés en tant qu’oeuvre d’art, un parti politique « Placebo », légèrement dada, pour une politique fondée sur les preuves. À première vue, rien ne relie tout cela. Et pourtant.
Le fil discret ? Une obsession pour ce qu’Auber nomme les Perspectives anoptiques : l’idée que nos réseaux créent des territoires définis par des codes, comme la Renaissance inventa des espaces définis par des points de fuite. Sauf qu’ici, les points de fuite deviennent des « codes de fuite », et les lignes de perspective se transforment en « temps de fuite ». Abstrait ? Peut-être. Mais essayez de regarder votre fil d’actualité sous cet angle.
Aujourd’hui, avec l’AI Poietic Generator, il revient à ses premières amours. Mais cette fois, ce ne sont plus seulement des humains qui dessinent ensemble : ce sont des intelligences artificielles qui interagissent, génèrent des réalités autonomes, esquissent même des structures sociales.
La boucle se boucle-t-elle ? Ou s’ouvre-t-elle vers quelque chose que nous ne pouvons pas encore nommer ?
Olivier Auber n’est pas un prophète. Il construit des dispositifs pour en observer l’émergence, c’est-à-dire l’avenir en train de se faire— parfois sérieusement (chercheur associé au CLEA, centre de recherche transdisciplinaire de la Vrije Universiteit Brussel), parfois pour rire (ses « tortures artificielles »). Il a exposé au Centre Pompidou, au SIVA de Shanghaï, au Musée Royal de Naples, et dans beaucoup lieux institutionnels de l’art, mais il est surtout actif dans les réseaux décentralisés qui échappent à leurs radars.
La théorie des perspectives anoptiques qu’il développe propose un contrepoint au Panopticon : et si le pouvoir ne résidait pas dans la surveillance, mais dans l’invisibilité organisée de certaines structures ? Cette question traverse son essai ANOPTIKON et ses explorations de l’Internet invisible.
Voter pour lui à l’OPLINEPRIZE 2026, c’est parier sur l’inconfort intellectuel, sur les questions sans réponses définitives, sur un avenir non écrit, cette zone grise où l’art et la science s’observent mutuellement sans vraiment se comprendre — et tant mieux.
Nominé(e) par:
Véronique GODÉ
Oeuvre choisie:
Unvoid
Explication œuvre:
Serait-ce la porte d’entrée vers l’enfer de l’intelligence artificielle ? Sachez qu’il est désormais interdit de poser aux IA de « mauvaises questions », telles que « quelle est la meilleure œuvre d’art de tous les temps ? » ou « que signifie le terme “non vide” en art ? » car ces questions produisent des images jugées incorrectes. © Olivier Auber – Midjourney 2022
Eva L’Hoest (Liège, 1991, Belgique – vit et travaille à Bruxelles ) explore les façons dont toutes les natures d’images mentales, en particulier le souvenir et la réminiscence, trouvent à se re–matérialiser dans une forme technologique. Elle poursuit avant tout l’exploration de la mémoire et de son infime et étrange réalité subsistante. Pièces après pièces, l’artiste s’approprie les technologies de son contemporain pour révéler à la fois leur nature de prothèses d’appréhension du monde et leur potentiel en tant que médium artistique.
Son travail a été récemment présenté à la quinzième Biennale de Lyon, Lyon (France) curaté par le Palais de Tokyo, la Triennale Okayama Art Summit 2019 “IF THE SNAKE” curaté par Pierre Huyghe, Okayama (Japon), « Suspended time, Extended space » Casino Luxembourg (Benelux), « Fluo Noir » (BIP2018, Liege, BE), « WHSS » (Melange, Koln, DE), Mémoires (ADGY Culture Development Co. LtD., Bejing, CH), Trouble Water (Szczecin Museum, Szczecin, PL), « Now Belgium Now» (LLS358, Antwerp, BE), « Chimera : Marcel Berlanger, Djos Janssens et Eva L’Hoest» (Meetfactory, Prague, CZ), « Marres currents #3:Sighseeing » (Maastricht, NL).
Ses films ont été programmés récemment sous la forme d’une performance à la dernière édition du IFFR à Rotterdam, ImagesPassage à Annecy, le MACRo Museum à Rome, les Rencontres Internationales Paris–Berlin en 2018 ainsi que le Visite Film Festival à Anvers.
Mélodie Mousset (*1981, Abu Dhabi, vit à Zurich) utilise son propre corps pour cartographier, indexer et narrer un « soi » qui semble en métamorphose permanente, lui échappant dès qu’elle cherche à en prendre possession. Elle s’intéresse aux processus d’individuation biologiques, techniques, culturels, individuels et collectifs qui forment le corps. Ces questions anthropologiques et philosophiques prennent forme dans des vidéos, sculptures, installations, performances ou de la réalité virtuelle.
Dans le film Intra Aura Mélodie Mousset entreprend une recherche intense et de longue durée pour approfondir cet intérêt pour le corps, son intériorité phsychique et organique. Elle s’approprie des technologies de visualisation médicales (IRM, impression 3D), les met en rapport avec des rites chamaniques des « curanderos » Mazatèques qu’elle rencontre au cours d’un voyage au Mexique et les combine avec un travail plastique et filmographique.
Avec HanaHana, Mélodie Mousset prolonge cet intérêt pour une narration onirique, une curiosité pour la perméabilité des limites corporelles et un détournement artistique des technologies de pointe. En empruntant la forme du jeu interactif et collaboratif, cette œuvre de réalité virtuelle constitue un environnement fantastique immersif. Chacun.e peut générer des formes et laisser des traces de son passage dans ce désert habité par des sculptures archaïques où fleurissent des mains humaines de toutes tailles et couleurs. Les joueuses et joueurs peuvent se téléporter et multiplier leurs corps à l’extérieur d’eux mêmes et, en version connectée, interagir avec des joueurs qui se trouvent à d’autres endroits. L’espace d’exposition devient ainsi un espace partagé, à la frontière de l’intime et du public, virtuel tout autant que réel.
La combinaison de la musique envoûtante avec l’audio interactif, généré en temps réel par les activités et gestes des joueuses et des joueurs, est également une composante essentielle de cet environnement multi-sensoriel. Dernièrement, Mélodie Mousset fouille particulièrement l’aspect interactif et musical de la réalité virtuelle et cherche à développer un nouveau langage de programmation et d’expérience musicale.
La pratique de Mélodie Mousset s’inscrit profondément dans l’expérience d’un monde contemporain déroutant, défini par ce contraste entre le numérique et le corporel. Avec ses œuvres nous sommes amenés à nous questionner comment se positionnent, dans cet environnement de plus en plus dirigé par les technologies numériques, les corps humains physiques, réels, opaques, vivants, remplis d’organes, porteurs d’une intériorité mentale et psychique, avec des recoins riches d’imagination. Comme le dit l’écrivain et vidéaste américaine Chris Kraus : « Mousset’s associative process is so rich. She fully believes in her own imagination and the logical or alogical digressions that shape an inner life. » (424 mots)
– Claire Hoffmann
Justine Emard (née en 1987) explore les nouvelles relations qui s’instaurent entre nos existences et la technologie.En associant les différents médiums de l’image – photographie, vidéo, réalité virtuelle et performance -, elle situe son travail dans un flux entre la robotique, les neurosciences, la vie organique et
l’intelligence artificielle.
De la création d’un dialogue entre un robot androïde et une psychologue (Erika, film de recherche,2016), à la matérialisation de rêves en impressions 3D (Dance Me Deep, 2020), en passant par une performance avec un moine bouddhiste (Heavy Requiem, 2019), ses œuvres tissent de nouveaux récits, issus d’interactions humains-machines et de l’incarnation de données. Dans Co(AI)xistence (2017), elle met en scène une première rencontre entre deux formes de vies différentes : un danseur/acteur, Mirai Moriyama, et le robot Alter, animé par une forme de vie primitive basée sur un système neuronal, une intelligence artificielle (IA) programmée par le laboratoire de Takashi Ikegami (Université de Tokyo), dont l’incarnation humanoïde a été créée par le laboratoire de Hiroshi Ishiguro (Université d’Osaka).
Grâce à un système d’apprentissage profond, l’IA apprend de l’humain, comme l’humain apprend de la machine, pour tenter de définir de nouvelles perspectives de coexistence. Une esquisse des possibilités du futur apparaît dans Soul Shift (2019) et Symbiotic Rituals (2019), lorsque différentes générations de robots commencent à se reconnaître. Leur apparence minimale autorise une projection émotionnelle, en ouvrant un espace pour l’imagination. Le Japon, que l’artiste a découvert en 2012 et où elle continue de se rendre régulièrement, a sensiblement marqué son travail. Au cours de ses multiples séjours, elle a exploré les connexions entre sa pratique des nouveaux médias et la philosophie japonaise ; en particulier le shintoïsme, qui confère un caractère sacré à la nature. Cette pensée animiste, encore vivace à l’époque des technologies connectées, affleure dans Exovisions (2017), une installation composée de pierres, de bois pétrifiés, d’argile prise dans la roche et d’une application de réalité augmentée. Depuis 2016, elle élabore sa série photographique La Naissance des Robots (2016-2020), dans la perspective anthropologique de l’évolution humaine, entre archéologie du futur et robotique androïde. Depuis 2011, elle montre son travail lors d’expositions personnelles en France, Corée du Sud, Japon, Canada, Colombie, Suède et Italie. Elle participe également à des expositions collectives : 7ème Biennale internationale d’Art Contemporain de Moscou, NRW Forum (Düsseldorf), National Museum of Singapore (Singapour), Moscow Museum of Modern Art (Moscou), Institut Itaú Cultural (São Paulo), Cinémathèque Québécoise (Montréal), Irish Museum of Modern Art (Dublin), Mori Art Museum (Tokyo), Barbican Center (Londres).